28 juin 2005
Entre bouclages, programmes et avant-premières
C’est une magnifique horreur : Le Soir boucle ses six suppléments littéraires spéciaux d’été alors même qu’on est en train de travailler à celui qui précède. Cela fait sept semaines en une, soit des orgies de lectures heureusement, dans l’ensemble, tout à fait agréables. Avec une mention spéciale pour les Romans noirs de Jean-Patrick Manchette (Gallimard, coll. Quarto, 1377 pages, 26,90 €), pas tous lus au fur et à mesure (ou en bibliothèque, par goût de cet écrivain) et que je m’enfile à raison d’un par jour depuis bientôt une semaine, entre d’autres livres qui n’ont rien à voir. Je n’ai pas terminé, j’en arrive à Fatale qui, si je me souviens bien, était paru dans la collection Blanche et non dans la Série noire comme les précédents. Quoi qu’il en soit, Manchette me donne ma récréation quotidienne, avec du rythme et du style, et j’aime ça. Pendant ce temps, les programmes de la rentrée arrivent en masse, avec probablement un peu de retard en raison de la distance, et je n’ai pas toujours le temps de les étudier aussi vite que je le voudrais. Bah ! Cela ira mieux la semaine prochaine. Et je pourrai même me mettre aux lectures de rentrée, mes avant-premières, puisque les romans arrivent eux aussi, une trentaine m’attendent déjà sur un rayon heureusement fraîchement dégagé grâce à… la prochaine visite de Jacques Chirac à Madagascar. C’est tout une histoire, je vais vous la faire brève : l’Alliance française de Tana a érigé un nouveau bâtiment qui doit être inauguré le 22 juillet par le président français. Dans ce bâtiment, un espace important est réservé à une médiathèque mais le temps et les fonds, si j’ai bien compris, manquent pour garnir les rayons pour la date prévue. Conclusion : cette année, mes services de presse n’iront pas à l’Ecole normale supérieure ni à l’Université, mais bien à l’Alliance française. Pourvu que ça serve, c’est bien.
08 juin 2005
De la suite dans les idées
Bernard Frank est un homme constant. Dans sa dernière chronique du Nouvel Observateur (celle du 2 juin, je crois), il parle de Courtine-La Reynière, comme il le fait dans Les rues de ma vie (Le Dilettante, 224 pages, 15 €) qui est paru le 17 janvier déjà, c’est fou ce que le temps passe, mais que j’ai bien fait de laisser de côté jusqu’à ces jours-ci pour relever la coïncidence. Il fut un temps où ces chroniques m’irritaient. La gastronomie y prenait une place qui me semblait illégitime, puisque Bernard Frank parle si bien de littérature et que les restaurants évoqués à la place qui aurait dû (me semblait-il) revenir aux livres n’étaient pas pour moi. Trop chers, trop loin… Je suis revenu de cette irritation et je me délecte maintenant de ces pages comme d’un excellent repas, souvent en trois actes, entrée, plat et dessert. Si on ne retrouve pas la structure en triptyque dans les chapitres des Rues de ma vie, livre constitué pourtant d’articles parus de 1989 à 1992, les obsessions de l’auteur sont si présentes que l’ouvrage se termine par un choix de vingt restaurants parisiens, à raison d’un par arrondissement. A dire vrai, je n’ai pas vérifié s’il avait mené à son terme le projet annoncé. Bernard Frank est un homme constant d’une rare inconstance, ou plutôt toujours tiré vers d’autres horizons que ceux qu’il avait lui-même définis. C’est, bien entendu, sans importance. Tout prétexte lui est bon pour aligner des pages d’une rare finesse. Le sujet semble lui être indifférent – ce qui n’est pas vrai non plus, puisqu’il réussit toujours à revenir à ses thèmes préférés. Et puis, les livres de Bernard Frank ont ceci de particulier qu’ils vieillissent très bien. Celui-ci n’est pas si vieux, en fait. Une quinzaine d’années, si l’on considère la publication originale des textes, ou moins de six mois pour le livre qu’il en a tiré. Ne vous pressez donc pas. Les 2222 exemplaires du premier tirage, auxquels il faut ajouter les 33 exemplaires de tête, s’épuiseront avec lenteur. Et, s’ils s’épuisent, Le Dilettante, qui est une bonne maison d’édition comme d’autres sont de bonnes maisons de bouche, le fera réimprimer.
01 juin 2005
Réconciliation
En 2002, les Editions Phébus publiaient le dernier ouvrage du Chilien Francisco Coloane, Naufrages. J’avais détesté ce livre, j’en avais écrit tout le mal que je pensais. C’était un collage même pas réussi d’informations diverses. L’ensemble était le résultat d’une obsession que l’écrivain ne parvenait pas à me transmettre. Deux mois plus tard, il mourait à 92 ans. J’avais éprouvé un certain malaise, comme s’il n’était pas bien de s’être acharné sur un homme qui allait bientôt disparaître. Mais qu’y faire ? J’avais rouvert Le passant du bout du monde, qui m’avait rasséréné et troublé davantage encore. Parce que j’aimais ce livre-là, au contraire du dernier. J’avais écrit : « je ne sais pas si je regrette de n’avoir pas aimé Naufrages, ou de ce que Coloane ait eu le temps de le publier avant de mourir, ou peut-être que j’aurais mieux fait de ne pas l’ouvrir… Sentiments mélangés, ce n’est pas clair… » Presque trois ans ont passé, et voici la réédition de Cap Horn (Phébus, Libretto n° 195, 192 pages, 7,50 €), que je viens de relire avec un immense plaisir. Qui vaut pour une réconciliation. Après tout, il est stupide d’exiger une qualité constante chez un auteur, il a bien le droit d’avoir des moments de faiblesse. C’est tombé peu avant sa mort, pas de chance. Mais cela n’annule en rien la majeure partie de son œuvre, forte et rude. Cap Horn appartient au meilleur de Coloane. Quatorze nouvelles qui ont l’air vraies, qui le sont peut-être (quelle importance ?) et qui prennent aux tripes. Le climat de la Terre de Feu y est pour quelque chose. Terre battue par les vents et les tempêtes, peu faite pour l’homme qui pourtant s’y acclimate tant bien que mal. Mais qui, à subir les fureurs de la nature, devient souvent lui-même furieux, à l’image des animaux qui accompagnent sa vie. Un brin de folie souffle dans ces pages inspirées. Et j’aime ça.